L’armée burkinabè affiche officiellement son unité derrière Ibrahim Traoré. Mais depuis plusieurs mois, arrestations d’officiers, accusations de complot, disparitions de responsables militaires et changements dans la chaîne de commandement dessinent une réalité plus complexe.
En juillet, c’est le silence autour de deux des hommes les plus puissants du régime qui a relancé les interrogations.
Oumarou Yabré, responsable des services de renseignement et du Conseil national de sécurité, n’a plus été vu publiquement depuis la fin du mois de mai, selon l’AFP. Farouk Azaria Sorgho, porte-parole de la structure dirigeante KORAG et commandant du puissant 4e Bataillon d’intervention rapide, n’est lui non plus plus apparu publiquement depuis la mi-mai. Aucune explication officielle détaillée n’a été donnée sur leur situation.
Le 22 juillet, l’AFP rapportait que ces absences alimentaient les spéculations sur des tensions au sommet du régime. Selon des sources sécuritaires citées par l’agence, Oumarou Yabré ne se rendrait plus à son bureau et son dispositif de sécurité aurait été fortement réduit. Le 4e BIR serait, lui, commandé depuis plusieurs semaines par l’adjoint de Farouk Azaria Sorgho. L’entourage de ce dernier affirme qu’il aurait été « enlevé » par des hommes liés au pouvoir ; cette affirmation n’a pas été confirmée officiellement.
« Il ne peut pas y avoir deux capitaines dans un même bateau »
Face aux rumeurs, Ibrahim Traoré a choisi de répondre publiquement lors d’un déplacement à Ouahigouya.
Le chef de l’État a affirmé, en substance, qu’il ne pouvait exister deux centres de pouvoir et qu’il n’hésiterait pas à écarter ceux qui s’opposeraient à son autorité. Une intervention suffisamment inhabituelle pour montrer que les spéculations sur les rapports de force internes avaient atteint un niveau que le pouvoir ne pouvait plus ignorer.
Ces tensions ne surgissent pas de nulle part.
En janvier 2026 déjà, plusieurs militaires avaient été arrêtés après une nouvelle tentative présumée de déstabilisation. Selon plusieurs sources militaires interrogées par Le Monde, une dynamique visant à renverser Ibrahim Traoré avait été amorcée dans la nuit du 3 janvier. Le capitaine de l’armée de l’air Prosper Coulidiaty figurait parmi les personnes interpellées et était soupçonné d’avoir joué un rôle central dans le projet.
Quelques semaines plus tard, l’ancien chef de la transition Paul-Henri Sandaogo Damiba, renversé par Ibrahim Traoré en septembre 2022 et réfugié depuis au Togo, a été extradé vers le Burkina Faso. Les autorités burkinabè l’accusent notamment d’avoir participé à des projets de déstabilisation du régime.
Des arrestations jusque dans les unités censées protéger le régime
L’année précédente avait déjà été marquée par un autre épisode particulièrement sensible.
En avril 2025, le gouvernement annonçait avoir déjoué un « grand complot » prévoyant, selon lui, un assaut contre la présidence. Une dizaine d’officiers et sous-officiers avaient été interpellés, parmi lesquels le commandant Frédéric Ouédraogo et le capitaine Elysée Tassembedo. Le Monde rapportait également des arrestations au sein du Groupement de sécurité et de protection républicaine, chargé de la protection d’Ibrahim Traoré, ainsi que dans certains Bataillons d’intervention rapide.
Ce dernier point est particulièrement important.
Les BIR constituent l’un des principaux instruments militaires développés sous Ibrahim Traoré pour combattre les groupes armés. Que des soupçons de déloyauté aient pu toucher certaines de ces unités montre que la question de la confiance ne concerne pas seulement les anciens cadres de l’armée associés aux régimes précédents.
Depuis son arrivée au pouvoir, plusieurs officiers ont été arrêtés, radiés, éloignés de la capitale ou accusés de participer à des projets de déstabilisation. Le Monde rapportait dès janvier 2026 que des militaires interrogés évoquaient des frustrations accumulées dans les rangs, alimentées à la fois par les arrestations et par la situation sécuritaire sur le terrain.
Une hiérarchie que le pouvoir cherche à consolider
Le 6 juillet, Ibrahim Traoré a promu trois hauts responsables au rang de général : Moussa Diallo, chef d’état-major général des armées, Théophile Nikiéma, chef d’état-major général adjoint, et Ismaël Kiswendsida Souampa Diaouari, chef d’état-major particulier de la présidence.
La communication officielle indiquait elle-même que ces promotions visaient notamment à « consolider la chaîne hiérarchique » et à renforcer l’autorité au sein des forces armées. Les trois officiers ont publiquement insisté sur la loyauté et l’unité de l’armée.
Ces promotions ne prouvent évidemment pas l’existence d’une crise.
Mais replacées dans une séquence faite d’arrestations, de tentatives présumées de putsch et de disparition de la scène publique de deux figures aussi influentes que Yabré et Sorgho, elles témoignent au minimum d’une préoccupation centrale du régime : s’assurer de la solidité de sa chaîne de commandement.
L’armée, principal soutien et principale menace potentielle
Le paradoxe est profond.
Ibrahim Traoré doit son pouvoir à l’armée. C’est au nom de l’échec sécuritaire de Paul-Henri Damiba qu’il l’a renversé en septembre 2022, comme Damiba avait lui-même renversé Roch Marc Christian Kaboré quelques mois auparavant.
Dans un système où l’accès au pouvoir s’est fait deux fois en huit mois par les armes, la loyauté militaire devient nécessairement une question politique permanente.
L’unité affichée lors des cérémonies officielles ne permet donc pas, à elle seule, de conclure à l’absence de tensions.
Les informations disponibles ne permettent pas davantage d’affirmer qu’un nouveau coup d’État serait imminent. Ce qui est désormais documenté, en revanche, c’est l’existence répétée de fractures, de soupçons et d’arrestations au sein même de l’appareil militaire depuis l’arrivée d’Ibrahim Traoré au pouvoir.
Et les déclarations du chef de l’État à Ouahigouya montrent qu’en juillet 2026, la question n’a manifestement pas disparu.
