Fusil à l’épaule et treillis sur le dos : plus de quarante journalistes burkinabè ont suivi cette semaine une formation militaire imposée par les autorités de transition. Présentée comme une « immersion patriotique » destinée à rapprocher la presse des réalités du front, l’initiative suscite une vive inquiétude chez les défenseurs de la liberté de la presse, qui y voient un nouveau pas vers l’embrigadement des médias.

Réunis pendant plusieurs jours à l’Académie de police de Pabré, près de Ouagadougou, 43 à 44 journalistes issus de médias publics et privés ont suivi un programme conçu, selon le directeur de l’Académie Lassina Traoré, pour « rapprocher les journalistes des réalités quotidiennes des forces de défense et de sécurité » et leur faire mieux comprendre « les missions opérationnelles et les valeurs défendues » par l’armée. Le ministre de la Sécurité entend désormais faire de cette session un rendez-vous annuel, avec l’ambition d’étendre progressivement des programmes similaires à d’autres catégories professionnelles.

La réaction des organisations de défense de la presse a été immédiate. Sadibou Marong, directeur du bureau Afrique subsaharienne de Reporters sans frontières (RSF), a qualifié cette initiative de « signal très préoccupant » pour la liberté de la presse, rappelant que « les journalistes ne sont pas des militaires et ne doivent pas être transformés en relais de l’effort de guerre, habillés en treillis et porteurs d’armes ». Cette formation s’inscrit dans un contexte déjà lourd : le Burkina Faso est classé parmi les pays « réprimés » par le CIVICUS Monitor, l’une des catégories les plus restrictives pour les libertés civiques, et plusieurs journalistes ont par le passé été arrêtés, forcés à disparaître ou enrôlés de force dans l’armée pour avoir critiqué le pouvoir.

L’argument sécuritaire, martelé par les autorités, se heurte ainsi à une critique de fond : sous couvert de rapprocher la presse du terrain, cette « immersion » contribue à brouiller la frontière entre journaliste et combattant, dans un pays où l’accès à une information indépendante sur la conduite du conflit est déjà extrêmement restreint. En institutionnalisant chaque année cette formation, le pouvoir burkinabè envoie un signal clair sur la place qu’il entend réserver à une presse libre de rendre compte, sans filtre, de la réalité de la guerre contre les groupes armés.